
Le dialogue entre science et
applications des émulsions
Par Gilbert Schorsch
Extrait de L'Actualité Chimique, Février 2007, n° 305
L'émulsion : un milieu "transitoire" très répandu
Le
lait, la sève d'hévéa… voici deux
"formulations" où la nature nous montre la voie pour faire
cohabiter des liquides incompatibles. De multiples
procédés d'extraction de matières premières
naturelles - du pétrole aux produits chimiques, des terres rares
aux isotopes de l'uranium en passant par les huiles
essentielles… - et de nombreux procédés de
fabrication de polymères synthétiques - polycondensation
interfaciale, polymérisation radicalaire pour la production des
latex… - font appel aux deux propriétés
particulièrement intéressantes d'une émulsion : sa
fluidité pour faciliter l'agitation du milieu et la grande
surface de contact entre les deux phases pour favoriser la
stabilité. De nombreuses formulations - à base de
produits naturels et synthétiques - sont vendues directement
à l'état d'émulsions.
Seules
ou mélangées à d'autres matières
premières, elles sont destinées à des applications
industrielles à gros tonnage - émulsions de bitumes pour
revêtements routiers, formulation de peintures en phase
aqueuse…
A
cause de leurs propriétés sensorielles
particulières, nous avons aussi recours quotidiennement à
elles pour nous nourrir - produits laitiers, vinaigrettes ou
mayonnaises… - pour notre hygiène quotidienne -
crèmes hydratantes et nourrissantes, shampoings… - voire
pour nous soigner ou pour traiter les plantes qui nous nourrissent -
suspo-émulsions pharmaceutiques et phytosanitaires…
Présentes
à la fois dans les activités industrielles et dans les
produits de consommation courante, les émulsions "pèsent
lourd" dans l'activité industrielle et dans l'économie
mondiales.
Cependant,
les émulsions gardent encore bien des mystères. Parfois
elles ont l'apparence de solutions, mais ce ne sont pas des solutions.
Ce sont des milieux hétérogènes,
métastables aussi, c'est-à-dire hors de leur
équilibre thermodynamique. Elles sont utilisées à
titre transitoire, précisément à cause de cette
métastabilité. Elles exigent une bonne maîtrise de
leur stabilité, plus exactement de leur
métastabilité. Bref, la "science des émulsions"
n'arrive pas toujours à répondre aux défis que
pose son développement industriel et ses applications dans notre
vie courante.
Les Congrès mondiaux de l'émulsion, des plates-formes d'échange
Il était donc normal que des ponts s'établissent entre
spécialistes des émulsions et, fabricants et utilisateurs
d'émulsions. Reconnaissons à la société
Colas - le spécialiste mondial des revêtements routiers -
son intuition. Dès 1992, elle avait proposé de dynamiser
l'échange d'informations à deux niveaux
complémentaires : entre scientifiques du secteur public et
industriels d'abord, mais aussi entre industriels de secteurs
d'activité différents, préoccupés par une
même problématique. Ils avaient réussi à
convaincre d'autres industriels de l'émulsion de
l'intérêt d'un tel dialogue. L'idée d'un
Congrès Mondial de l'Emulsion était en route…
Les
trois premiers colloques avaient apporté la preuve qu'il est
possible de faire cohabiter des communautés scientifiques et
industrielles, en apparence incompatibles. Successivement, au fil des
Congrès, de Paris à Lyon, en passant par Bordeaux, la
mayonnaise prenait.
Pour
sa 4e édition, plus de 1 000 participants - provenant à
part égale de l'industrie et de laboratoires universitaires ou
de centres techniques - se sont retrouvés à Lyon pour
échanger leur expérience. Sous la présidence de
Dominique Langevin, bien introduite dans le milieu, des
conférences plénières et des ateliers - au cours
desquels les présentations les plus intéressantes retenus
par les Présidents d'ateliers étaient
présentées oralement puis soumises à discussion -
ont permis de faire le point.
Etat des lieux
Pendant trois jours, les émulsions - des "noires" et des "blanches" - étaient à l'honneur.
Les "noires" ont décliné les produits pétroliers
sous toutes leurs formes : émulsions de pétrole brut,
plus ou moins lourd - pour l'extraction et la
récupération assistée du pétrole -
émulsions de bitumes - pour les revêtements routiers -
émulsions de carburants plus récemment - pour
réduire la teneur en particules des gaz
d'échappement… Il a bien sûr été
question aussi des indésirables émulsions eau dans
pétrole !
A
l'opposé, les "blanches" sont nettement plus
diversifiées. Elles sont à base de produits naturels,
huiles minérales et végétales traditionnelles,
d'huiles ou de graisses animales, à base aussi de produits
chimiques de synthèse, de silicones par exemple ; ou de
matières actives hydrophobes. Leurs applications sont aussi plus
diversifiées. Elles se rencontrent dans l'industrie
agro-alimentaire, dans les industries pharmaceutique, cosmétique
et phytosanitaire, souvent plus valorisantes.
Il
est regrettable que des émulsions colorées n'aient pas
été davantage au rendez-vous ! Certes, quelques
émulsions routières colorées se sont
présentées. Mais absentes de ces journées, les
peintures ou les encres aqueuses - toujours formulées à
partir d'émulsions - auraient certainement permis d'enrichir les
discussions !
Propriétés d'usage
Dans
sa feuille de route, le Comité Scientifique, animé par
Jean-Eric Poirier, Directeur Scientifique de Colas, avait
proposé de commencer le Congrès par les applications des
émulsions, avant de passer en revue leur préparation et
leur caractérisation.
Les discussions sur les émulsions de bitume étaient fort
intéressantes. L'utilisation d'émulsions de bitume
supprime le chauffage du bitume sur chantier. Elles représentent
à présent 10% des utilisations de bitume et sont
appelées à se développer. Elles sont cationiques,
pour se rompre facilement au contact des surfaces des granulats
chargées négativement. Mais un problème difficile
se pose à elles : leur recyclage. Belle illustration du
caractère transitoire, et si possible réversible, de
l'utilisation d'une émulsion !
Des nombreux exemples d'utilisation d'émulsions pour le
traitement et le revêtement des surfaces, grâce en
particulier à leur fluidité - le fond de teint en
cosmétique par Frédéric Auguste de L'Oréal
et l'hydrofugation des façades par des émulsions de
silicones par Martial Deruelle de Rhodia - nous retiendrons que
l'application d'une émulsion sur une surface la
"déstabilise" complètement. Modification de la
concentration et donc de la rhéologie d'abord - selon la
volatilité relative de la phase continue ou de la phase
dispersée, dans le cas du fond de teint. Modification aussi de
la répartition des tensioactifs et des gouttes de silicones en
fonction de la porosité de la pierre traitée dans le cas
de l'émulsion de silicones. Or, souvent la formulation initiale
n'a été guidée que par sa stabilité avant
application. Le formulateur devra avoir conscience de cette
évolution et l'anticiper.
Enfin la conférence du Professeur Moncef Stambouli de l'Ecole
Centrale - Paris a montré que l'émulsion, au delà
de l'extraction liquide/liquide, constitue un milieu de choix pour
diverses opérations de dépollution - des eaux
usées aux sols - voire au-delà. Dans le cadre d'une
collaboration avec la Faculté de Pharmacie de
Châtenay-Malabry, il a été montré en effet
que l'émulsion apporte aussi une réponse pour lutter
contre les intoxications accidentelles ou les empoisonnements. Les
émulsions pour ce type d'application sont promises à un
bel avenir. La pédagogie de l'exposé et le vibrant
hommage du conférencier à la collaboration
interdisciplinaire - entre le génie des procédés
et la biologie dans le cas présent - méritent
d'être relevés.
Chaque application possède en fait ses problèmes
particuliers. C'est pourquoi, nous ne nous étendrons pas
davantage sur les autres applications abordées.
Formulation, Conception, Préparation
A
chaque fois, la fabrication d'une émulsion pose un double
problème. Celui de sa formulation, c'est-à-dire de sa
physico-chimie - le choix des ingrédients, des additifs et des
émulsifiants en particulier… - et celui des conditions
dans lesquelles s'opère le mélange, un problème de
génie des procédés - le choix de l'appareillage et
des conditions opératoires….
Les divers exposés ont permis de passer en revue les
technologies utilisées, malheureusement plus sous forme de
catalogue que d'une proposition de méthodologie. Les
technologies se distinguent essentiellement par la puissance
énergétique mise en jeu pour mélanger liquides et
additifs.
Schématiquement, les mélangeurs de type Rotor/Stator et
les réacteurs-mélangeurs à pales, les
homogénéisateurs HP (Haute Pression) plus
récemment, apportent l'énergie pour cisailler les deux
liquides, le temps nécessaire pour avoir la bonne finesse, en
ayant conscience qu'il y a simultanément rupture et coalescence
de gouttes.
A l'opposé, les techniques basées sur les inversions de
phase, d'origine thermodynamique - par changement de température
ou de concentration - sont spontanées et n'exigent guère
d'équipement de grande puissance.
Entre ces deux extrêmes, se situent d'abord les techniques
d'émulsification par membranes, décrites dans la
conférence du Professeur Enrico Drioli du Research Institute of
Membrane Technology. Elles ne sont pas nouvelles et sont 10 fois moins
consommatrices d'énergie que les technologies conventionnelles.
Présentée ensuite par le Professeur Erich Windhab de
l'ETH de Zürich, la miniaturisation des canaux ou zones de
mélange, ce que les spécialistes du génie des
procédés appellent "l'intensification des
procédés", constitue l'autre voie.
La formulation des émulsions, c'est-à-dire le choix des
émulsifiants - petites molécules ou macromolécules
- est complémentaire des technologies d'émulsification.
Elle paraît actuellement mieux maîtrisée que la
technologie. La conférence de Nikki Denkov de
l'Université de Sofia a montré qu'une description globale
et cohérente des conditions de stabilisation des
émulsions est à présent disponible… A
condition de tenir compte simultanément de la nature des
émulsifiants utilisés et des paramètres
opératoires mis en oeuvre.
Emulsions concentrées, émulsions mono-disperses à
l'abri du mûrissement d'Oswald, micro-émulsions et
nano-émulsions obtenues dans des conditions de cisaillement
extrême, émulsions multiples, émulsions de
gouttelettes fonctionnelles - magnétiques ou chargées
électriquement pour introduire un facteur de perturbation
supplémentaire - tels paraissent être des émulsions
qui continuent à susciter la curiosité des scientifiques,
universitaires et industriels réunis.
L'absence d'un véritable dialogue entre physico-chimistes et
spécialistes du génie des procédés
constitue d'ailleurs la grande déception mise en lumière
par ces journées. Il faudra bien un jour s'assurer, à
titre d'exemple, que les temps caractéristiques des
procédés sont compatibles avec la vitesse de diffusion
des espèces émulsifiantes !
Comportement, Caractérisation et Utilisation
Une
caractérisation structurale précise de l'émulsion,
l'évaluation de ses caractéristiques physico-chimiques -
rhéologiques en particulier -, la prévision de sa
stabilité, par des essais de vieillissement
accéléré, voilà des pistes de
progrès déterminantes pour la science des
émulsions. C'est en multipliant et en confrontant des techniques
analytiques complémentaires que nous arriverons à mieux
décrire les émulsions. C'est dans ce domaine que les
consolidations les plus marquantes ont été
présentées. Avec les techniques microscopiques, les
techniques optiques constituent incontestablement des techniques de
choix pour la caractérisation des émulsions. Dans son
exposé, le Professeur Peter Schurtenberger de
l'Université de Fribourg (en Suisse) a montré, de
manière très pédagogique, la
complémentarité entre les techniques de diffraction et de
diffusion de rayonnements électromagnétiques, statique ou
dynamique. Avec la diffusion multiple et la spectroscopie par ondes
diffusives, la caractérisation d'émulsions opaques, donc
concentrées, s'avère à présent possible.
Signalons une intéressante étude de suivi de structure
par diffusion des neutrons présentée par Bernard Cabane
de l'ESPCI. L'inversion de phase du système étudié
procède par passage par une phase lamellaire qui se fragmente
ensuite en quelques dizaines de secondes.
Une nouvelle fois, l'intérêt des techniques
rhéo-optiques a été soulevé ainsi que celui
des techniques acoustiques d'atténuation. Le
développement des techniques de RMN, à bas champ en
particulier, doit aussi être signalé. Elles permettent un
suivi des distances entre gouttelettes et donc l'étude
détaillée de la déstabilisation de
l'émulsion.
Le suivi et la maîtrise de la stabilité des
émulsions constituent toujours le facteur-clé de la
majorité des applications des émulsions. La stabilisation
par particules (effet Pickering), connue depuis des dizaines
d'années, a été étudiée de
manière très fondamentale par Véronique Schmitt du
CRPP de Bordeaux. Les particules solides permettent effectivement
d'accéder à une très bonne stabilité des
émulsions. Aux universitaires attachés à augmenter
au maximum la stabilité de leurs émulsions, les
industriels rétorquent que dans la plupart de leurs applications
les émulsions ne "vivent" qu'à titre transitoire.
Tôt ou tard, il faudra rompre l'émulsion. La
maîtrise de la durée de stabilité d'une
émulsion est loin d'être bien assurée !
Nouveaux défis, Nouvelles ambitions
C'est
Jean-Marie Lehn, qui, dans sa conférence scientifique
introductive a été le plus prospectif et a placé
le curseur bien haut. Les participants ne peuvent-ils pas s'inspirer de
la chimie supra moléculaire pour essayer de préparer des
"émulsions dynamiques" adaptatives ? Un exemple a bien
été signalé lors du Congrès. Hélas,
il ne s'inspire pas encore des propositions de Jean-Marie Lehn. Ce sont
des émulsions photosensibles mises au point par Patrick Perrin
de l'ESPCI. Sous l'effet de la lumière, il est possible de
provoquer, à volonté, une inversion de phase. C'est
très innovant sur le plan scientifique. Mais cette
nouveauté scientifique attend toujours son application
concrète.
C'est
certainement dans le domaine de la micro-fluidique que les
réalisations les plus intéressantes nous ont
été présentées. Mathieu Joanicot du
Laboratoire du futur de Rhodia a montré comment il est possible,
en contrôlant la fluidique, de visualiser la formation de
micro-gouttelettes à partir d'un jet en confinement :
"l'accouchement" ou la naissance de très fines gouttelettes
à la sortie de la micro-seringue ! Les dispositifs mis en place
et la micro-fluidique qu'ils déterminent permettent ensuite de
manipuler ces micro-gouttelettes, pour les trier, ou les faire
coalescer. Elles se transforment ainsi en de véritables
micro-mélangeurs, voire des micro-réacteurs. Ce retour
à la genèse d'une goutte et d'une émulsion ne
trace-t-il pas la voie pour réconcilier enfin physico-chimie et
génie des procédés ?
C'est dans la micro-fluidique appliquée en biologie que des
perspectives intéressantes ont aussi été
signalées par Andrew Griffiths de l'ISIS de Strasbourg. Il
utilise la micro-fluidique pour du criblage à haut-débit,
et les micro-gouttes comme réacteur chimique ou biologique,
puisqu'il y enferme des cellules ou des micro-organismes.
La présentation de Volker Hessel, de l'Institut de
Micro-fluidique de Mayence, s'est attachée à illustrer
les voies d'intensification des procédés. Trop catalogue,
son exposé a impressionné mais pas convaincu l'auditoire.
A l'issue de ce Congrès, résumons la situation,
partagée par quelques personnes compétentes
consultées : nous sommes davantage dans une phase de
consolidation et de conceptualisation des connaissances de
l'émulsion, que dans une phase de découvertes et
d'innovations !
Création artistique et innovation technologique, même démarche !
Terminons
en mentionnant la contribution aussi efficace qu'originale de la
société Package Organisation, société
organisatrice des Congrès Mondiaux de l'Emulsion lyonnais. Elle
a acquis une véritable expertise et les participants ont reconnu
l'organisation très professionnelle. Elle a permis un
déroulement harmonieux du Congrès. Package Organisation a
compris que l'échange d'information exige un minimum de
convivialité. Et que tout Congrès vaut aussi par ses
manifestations culturelles annexes. Cette année, Package
Organisation a frappé fort. Elle invitait successivement
à un défilé de mode imaginé par de jeunes
créateurs lyonnais, puis à un spectacle de danse moderne
à la Maison de la Danse par le Ballet du Grand
Théâtre de Genève. Elle a ainsi voulu montrer que
création artistique et innovation technologique
procédaient de la même démarche. Le grand couturier
ou le styliste - qui dessine et crée le vêtement - le
chorégraphe - qui choisit la musique et son
interprétation - font appel à des mannequins et à
des danseurs respectivement pour incarner et interpréter leurs
créations. Comme les chercheurs qui ont besoin des industriels
pour matérialiser et donner vie à leurs innovations.
Pouvait-on imaginer images plus fortes pour souligner la
complémentarité entre recherche et industrie ?